L’Afrique possède du soleil presque toute l’année dans certaines régions, des fleuves parmi les plus puissants du monde, d’importantes réserves de gaz, un potentiel éolien considérable et des ressources géothermiques exceptionnelles. Pourtant, dans de nombreux pays, l’électricité reste rare, chère ou instable.

C’est l’un des grands paradoxes du développement africain : le continent ne manque pas nécessairement d’énergie. Il manque encore de capacité à transformer cette énergie en électricité abondante, accessible et disponible partout.
Et derrière cette question se joue une partie importante de l’avenir économique du continent.
L’électricité n’est plus seulement une question de confort
Lorsqu’une famille obtient l’électricité, elle gagne de la lumière. Mais lorsqu’un pays dispose d’une électricité fiable et abordable, c’est toute son économie qui peut changer.
Une entreprise peut produire plus longtemps. Un agriculteur peut irriguer ses terres. Une coopérative peut conserver ses récoltes dans une chambre froide au lieu de perdre une partie de sa production. Un hôpital peut faire fonctionner ses équipements sans dépendre constamment d’un groupe électrogène.
Une école peut accéder à Internet. Un artisan peut utiliser des machines. Une entreprise numérique peut installer des serveurs. Une usine peut transformer localement les matières premières.
L’électricité crée donc les conditions permettant à d’autres secteurs de se développer.
C’est pourquoi la question énergétique devrait être considérée comme une question industrielle, agricole, sanitaire, numérique et sociale.
Un continent extraordinairement doté
Le potentiel est immense.
La RDC possède notamment le gigantesque potentiel hydroélectrique du fleuve Congo. L’Éthiopie développe fortement son hydroélectricité. Le Kenya est devenu une référence africaine dans l’exploitation de la géothermie.
Dans le Sahel et une grande partie du continent, l’ensoleillement offre des possibilités considérables pour le solaire. L’Afrique australe, orientale et certaines zones côtières disposent également de ressources éoliennes importantes.
D’autres pays possèdent d’importantes ressources gazières susceptibles d’accompagner leur transition énergétique et leur industrialisation.
La question fondamentale devient donc : comment transformer cette géographie énergétique exceptionnelle en développement économique ?
Produire ne suffit pas
Construire une centrale constitue seulement une partie de la réponse.
Il faut ensuite transporter l’électricité, entretenir les infrastructures, raccorder les populations et les entreprises, sécuriser les réseaux et disposer d’opérateurs capables de facturer et d’investir durablement.
Une centrale de plusieurs centaines de mégawatts apporte peu au développement d’une région si les lignes permettant d’acheminer son électricité n’existent pas.
Le défi africain est donc celui de toute la chaîne :
Produire → transporter → distribuer → maintenir → connecter → développer.
Cette dernière étape est essentielle.
L’objectif final n’est pas simplement d’obtenir des mégawatts supplémentaires. Il est de transformer ces mégawatts en entreprises, en emplois, en irrigation, en production industrielle, en soins et en amélioration du niveau de vie.
Le défi immense des zones rurales
L’électrification africaine ne pourra cependant pas reproduire partout les modèles développés dans les pays industrialisés.
Acheminer un réseau électrique conventionnel jusqu’à chaque village peut être extrêmement coûteux lorsque les distances sont importantes et la population dispersée.
C’est précisément là que les nouvelles technologies représentent une opportunité.
Mini-réseaux solaires, installations photovoltaïques locales, stockage par batteries et systèmes hybrides permettent désormais d’envisager une électrification beaucoup plus décentralisée.
Un village n’a pas nécessairement besoin d’attendre pendant vingt ans qu’une grande ligne électrique arrive jusqu’à lui.
Il peut commencer avec une production locale permettant d’alimenter l’école, le centre médical, les commerces, les pompes à eau et les petites entreprises.
De l’électricité pour produire, pas seulement pour consommer
L’un des changements de philosophie les plus importants pourrait être celui-ci : électrifier pour créer de la richesse.
Installer l’électricité dans une région agricole devrait, par exemple, être accompagné d’investissements dans l’irrigation, la transformation et la conservation des produits.
Une zone productrice de fruits pourrait disposer de chambres froides.
Une région céréalière pourrait accueillir des moulins et des unités de transformation.
Une région minière pourrait progressivement développer davantage d’activités de transformation locale.
L’énergie devient alors un multiplicateur économique.
L’électricité consommée génère une activité qui crée des revenus, des emplois et potentiellement de nouvelles recettes permettant de financer d’autres infrastructures.
Connecter les pays africains entre eux
L’avenir énergétique africain pourrait également se jouer au-delà des frontières nationales.
Tous les pays ne disposent pas des mêmes ressources.
Certains possèdent une hydroélectricité considérable. D’autres disposent d’un potentiel solaire exceptionnel. D’autres encore ont du gaz, de la géothermie ou de bonnes conditions pour l’éolien.
Pourquoi chacun devrait-il chercher à atteindre seul une autonomie énergétique absolue ?
L’Afrique pourrait progressivement développer davantage ses interconnexions électriques régionales.
Une centrale située dans un pays pourrait alimenter plusieurs économies voisines. Les surplus produits à certaines heures pourraient être vendus ailleurs. Les déficits temporaires pourraient être compensés par les capacités d’un autre réseau.
À terme, l’ambition pourrait être celle d’un véritable marché africain de l’électricité.
Une nouvelle génération de projets est possible
Le continent possède aujourd’hui un avantage que les générations précédentes n’avaient pas : les technologies évoluent rapidement.
Le coût de certaines solutions renouvelables a considérablement évolué. Les batteries progressent. Les réseaux intelligents permettent une meilleure gestion de la consommation. Les compteurs numériques facilitent la facturation. Les satellites et les outils numériques permettent de mieux identifier les besoins des populations.
L’Afrique n’est donc pas condamnée à reproduire exactement les infrastructures énergétiques construites ailleurs au XXe siècle.
Elle peut parfois sauter certaines étapes technologiques, comme elle l’a déjà fait avec le téléphone mobile et les services financiers numériques.
L’énergie peut devenir l’une des grandes histoires africaines du XXIe siècle
Il serait facile de terminer cet article par les coupures d’électricité, les groupes électrogènes et les millions de personnes qui attendent encore d’être raccordées.
Mais ce serait oublier l’essentiel.
Rarement un continent aura disposé simultanément d’autant de besoins et d’autant de ressources permettant d’y répondre.
Chaque centrale construite, chaque barrage modernisé, chaque ferme solaire, chaque mini-réseau installé et chaque nouvelle interconnexion rapproche le continent d’un changement beaucoup plus profond.
Car derrière l’électricité arrivent l’eau pompée, la chaîne du froid, l’hôpital équipé, l’école connectée, l’atelier mécanisé, l’usine, le numérique et l’emploi.
L’Afrique peut transformer ce qui apparaît aujourd’hui comme l’une de ses grandes faiblesses en l’un de ses plus puissants moteurs de développement.
Le soleil est déjà là. Les fleuves coulent déjà. Le vent souffle déjà. Les ressources existent.
Le véritable défi consiste désormais à les transformer en lumière, puis à transformer cette lumière en développement.
Et c’est précisément ce qui permet l’optimisme : l’Afrique ne part pas de rien. Elle est assise sur une partie de la solution.
Le jour où l’Afrique parviendra à connecter pleinement ses ressources énergétiques à ses populations, à ses entreprises et à ses ambitions, elle n’éclairera pas seulement ses villes et ses villages : elle éclairera son propre chemin vers la prospérité.
